«Пресса Франции по-прежнему воспринимает Россию как «исторического врага». Интервью (Française)

«Пресса Франции по-прежнему воспринимает Россию как «исторического врага». Интервью (Française)

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Представляем Вашему вниманию беседу Аркадия Бейненсона с Жаном Жеронимо, доктором экономических наук, специализирующимся на вопросах экономики и геополитической стратегии России. Университет им. Пьера Мендеса. Франция, Гренобль II. В ходе интервью затронуты темы украинского кризиса, информационных войн, отношения Запада к России и миграционного кризиса.

Nous présentons à votre attention un interview avec Jean Geronimo, Docteur en Économie, spécialiste des questions économiques et géostratégiques russes, Université Pierre Mendès France, Grenoble II.

Des questions: Arkadij Beinenson, Beinenson.News

—  Bonjour. Votre opinion sur la crise en Ukraine semble, aujourd’hui, très différente de l’opinion dominante en France. Quelle en est la raison ?

— J’ai essayé de développer une analyse approfondie, indépendante et très personnelle de la crise ukrainienne, donc forcément différente de l’opinion dominante structurée par l’idéologie officielle.

Ma position s’explique par 3 facteurs. D’abord, je me fonde sur une information pluraliste, rééquilibrée et intégrant diverses sources. Ensuite, je suis un chercheur indépendant, donc non soumis aux groupes de pression et au diktat de la pensée unique – celle du « politiquement correct ». Enfin, je n’ai pas un réflexe anti-russe, contrairement à de nombreux experts liés à des intérêts politico-financiers, mais je m’efforce de comprendre le comportement de la Russie pour donner une lecture plus intelligente de la crise. En quelque sorte, j’adopte une position « empathique ».

Selon moi, le contrôle de l’Ukraine – pièce stratégique (« pivot ») de l’Echiquier eurasien – est, depuis l’implosion de l’Union soviétique en 1991, un objectif clé de l’axe OTAN-USA en vue d’accélérer le reflux de la puissance russe. Le recul de Victor Ianoukovitch sur l’Accord d’association avec l’Union européenne n’a été que le prétexte au putsch du 22 février 2014, précédé d’une « révolution » national-libérale manipulée de l’étranger et dans laquelle des forces obscures – avec les mystérieux « snippers du Maïdan » – ont joué un rôle décisif. Depuis, on observe une radicalisation du régime Porochenko, qui s’appuie sur une idéologie ultranationaliste se structurant contre la Russie et favorisant l’épanouissement des courants néo-nazis. Avec une volonté évidente d’effacer le passé – et l’histoire – soviétique pour, en définitive, empêcher tout retour de la « menace communiste » étrangement confondue avec la Russie de Poutine. Comme une terrible obsession.

Ainsi, ma position va à l’encontre de l’opinion dominante, conditionnée par une forme insidieuse de désinformation (information partielle, parfois biaisée) et reflétant la ligne des dirigeants français. Au 19° siècle, cette situation a été anticipée par un grand philosophe français, Alexis de Tocqueville, pour qui le principal danger pour une démocratie est de « s’endormir » : en raison d’une confiance aveugle envers ses dirigeants élus, censés les représenter, le peuple risque de ne plus jouer son rôle de contre-pouvoir critique – voire de ne plus contrôler l’information – et, par ce biais, d’accepter une forme de dictature de la pensée des élites.

Au final, toute position critique et surtout, favorable à la Russie, est considérée chez nous comme « suspecte ». En cela, la France est une démocratie « limitée », car politiquement orientée. Comme une forme de biais démocratique.

— La presse française a une attitude négative par rapport à la Russie, pourquoi selon vous ?

— Historiquement, notre presse adopte à l’égard de la Russie un suivisme implicite et permanent de la position diplomatique française, elle-même inféodée aux intérêts américains – solidarité atlantique oblige.

Ce suivisme inquiétant s’explique par 3 grandes raisons. D’abord, il y a une sorte de pression politique indirecte sur les médias, qui les oblige à relayer la pensée dominante. Ensuite, la presse française, dans sa majorité, continue de percevoir la Russie à travers le prisme de la Guerre froide et en conséquence, à la définir comme « l’ennemi historique ». Enfin, en raison de leur réseau et de leur puissance financière, il y a une forte influence des médias américains, dont l’information est systématiquement reprise – sans contrôle – comme vérité suprême, par notre presse. Historiquement ancré aux Etats-Unis, l’anti-communisme primaire s’est, aujourd’hui, transformé en diatribe anti-russe.

Ce conformisme de la presse est très clair en Ukraine, où la Russie « impérialiste » est continuellement perçue comme « l’agresseur », menaçant d’envahir son ancienne république et sabotant les accords de Minsk. En ce sens, il s’agit d’une forme de « présomption de culpabilité » contre la Russie qui, de manière évidente, sert les intérêts occidentaux. En effet, le mythe d’une forte présence militaire russe – guère constatée par l’OSCE – alimente une forme de paranoïa médiatique mais, surtout, justifie le renforcement de l’OTAN sous verrou américain et sa stratégie « d’encerclement ». De même, cela justifie la stratégie américaine d’isolement économique de la Russie (et de la Chine), via l’accélération du Traité transatlantique de libre-échange avec l’Europe. En conséquence, le leadership américain en sort politiquement renforcé.

Ainsi, on observe une pression permanente sur la presse française à obéir à la pensée unique, structurellement liée aux objectifs géopolitiques de la puissance américaine et à sa volonté d’empêcher l’émergence sur le continent eurasien d’une puissance concurrente, potentiellement hostile – conformément à la doctrine Brzezinski. De ce point de vue, le « retour russe » est perçu comme une menace.

Au final, notre politique extérieure est mise sous tutelle américaine et, en ce sens, est en rupture totale avec l’indépendance de la diplomatie gaullienne. Cela explique l’impasse de notre stratégie en Syrie et, surtout, face à la Russie.

— Qu’est ce qui vous relie à la Russie ? Et pourquoi cet intérêt pour elle?

— Cet intérêt remonte loin, à ma classe de terminale du Lycée Champollion de Grenoble dans les années 1980, à l’époque de l’URSS. Je prends alors conscience du rôle central de la Russie soviétique dans la défense d’une idéologie qui, à la base, est noble et humaniste. Même si l’idéologie communiste a été, selon moi, trahie et détournée de ses buts initiaux.

Par la suite, mon travail de recherche sur l’économie soviétique m’a amené à analyser la configuration post-Guerre froide des rapports de force internationaux. Je me suis alors interrogé sur l’idée de l’émergence d’une Guerre tiède, forme atténuée de la Guerre froide, ancrée dans la périphérie russe et centrée sur des variables stratégiques (contrôle des circuits énergétiques; extension des zones d’influence ; constitution d’espaces sécuritaires). Cette Guerre tiède oppose l’axe eurasien – sous leadership sino-russe – à l’axe euro-atlantique – sous leadership américain – et se prolonge, aujourd’hui, au Moyen Orient (Syrie) et en Europe (Ukraine). Cette configuration explique l’exacerbation géopolitique des tensions américano-russes.

Depuis ma thèse de doctorat soutenue en 1998 et intitulée « Rôle et légitimité du Parti communiste dans la régulation du système économique soviétique », j’ai énormément lu et appris sur la « question russe ». J’ai eu la chance de croiser des soviétologues célèbres et de grands intellectuels français. Cela a nourri ma passion et ma curiosité pour comprendre la nouvelle société qui naissait sous nos yeux. D’abord, j’ai essayé de dévoiler ce que d’autres n’ont pas voulu ou pu faire : l’implicite et les enjeux cachés du « retour russe », ainsi que les ressorts de sa stratégie recentrée sur la reconstruction de sa puissance et la défense de ses intérêts nationaux. Ensuite, j’ai voulu montrer la survie de normes soviétiques dans la conduite de la stratégie extérieure russe — par exemple, le rôle politique de la force nucléaire dans son positionnement international ainsi que sa volonté de reconstruire un espace stratégique et idéologique – via l’OTSC, l’OCS et l’Union eurasienne. Enfin, j’ai appris à mieux connaitre ce pays pour montrer, d’une part, l’existence d’une « spécificité russe » sur la scène internationale et, d’autre part, en quoi la puissance russe n’est plus une menace mais, au contraire, une opportunité pour l’Europe et la stabilité mondiale.

Ainsi, la Russie de Poutine a un rôle majeur dans la diplomatie internationale en vue de construire un monde multipolaire, plus juste et démocratique – qui était déjà au cœur de la Perestroïka de Gorbatchev. Mon analyse vise donc à déconstruire les préjugés anti-russes et à montrer la contribution de Moscou à la gouvernance mondiale sécuritaire, comme l’atteste son rôle décisif dans la résolution des crises iranienne et syrienne – et, désormais, dans la lutte contre l’Etat islamique.

Au final, pour comprendre la stratégie russe et, par ce biais, renforcer l’efficacité de notre diplomatie, il faut la « lire » avec ses normes – et pas les nôtres. Cela suppose d’abandonner notre prisme idéologique déformant.

— Aujourd’hui en France et même, en Europe, il y a des discussions sur les questions migratoires. Que pensez-vous sur ce sujet?

— Le vrai problème n’est pas les flux migratoires, mais les causes structurelles en amont de ce désastre humanitaire et qui l’alimentent. Or poser cette question, c’est dénoncer la faiblesse et l’aveuglement des stratégies extérieures passées des leaders occidentaux – auto-légitimées par un « devoir moral » d’ingérence.

Cela m’amène à souligner 3 éléments. D’abord, la question des migrations est instrumentalisée par nos partis politiques à des fins électorales, via une idéologie de séduction parfois populiste. Ensuite, la véritable question concerne l’origine de nos erreurs, largement occultées car politiquement gênantes pour nos dirigeants. Enfin, il y a une responsabilité indéniable de l’Occident dans la déstabilisation du Moyen-Orient, à l’origine d’une partie du problème migratoire. Le point de départ de cette déstabilisation programmée est la manipulation du facteur religieux – via le courant taliban – intégré dans le « piège afghan » tendu par Z. Brzezinski à l’armée soviétique, en décembre 1979. Cette politisation du religieux, qui se substitue à l’idéologie comme vecteur identitaire et moteur de conflictualité depuis la disparition de l’Union soviétique en 1991, a nourri le terreau des « révolutions » arabes et, de manière incontestable, leur radicalisation ultérieure.

La question migratoire n’est donc que la partie visible d’un chaos géopolitique mondial, provoqué par des stratégies d’ingérence suicidaires ayant fini par briser les superstructures étatiques porteuses de la stabilité régionale – en Irak, en Libye et en Syrie. Les diverses tentatives d’imposer un modèle « démocratique » préfabriqué et inadapté au contexte socio-politique du Moyen-Orient ont eu un effet désastreux en favorisant, notamment, la montée de l’Islam radical comme relai identitaire – et bras armé de l’extrémisme religieux. Face à cette « menace islamiste », risquant d’embraser ses périphéries caucasienne et centre-asiatique, la Russie se pose comme un obstacle majeur. Comme un terrible défi.

Ainsi, fondamentalement, le problème des migrants est le résultat d’une gouvernance mondiale libérale catastrophique, ayant alimenté de manière inconsciente le vent révolutionnaire du « printemps arabe », au nom d’une idéologie « démocratique » dollarisée et poussée par des ONG étrangères, voire par des opposants sponsorisés – parfois, aussi, pour contrôler l’énergie.

Au final, c’est bien l’hyperpuissance américaine – et non la Russie – qui a impulsé cette déstabilisation géopolitique, génératrice de l’ « hiver islamiste » annoncé par V. Poutine et, par ce biais, responsable du chaos migratoire. Une évidence, à rappeler.

 

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